Depuis des années, les professionnels de la mode et les magazines beauté évoquent la « règle des 20 ans ». Selon ce principe, les tendances finiraient par réapparaître au bout d’environ deux décennies.
Des vêtements jugés dépassés réintègrent peu à peu les boutiques et les fils des réseaux sociaux. Beaucoup avaient repéré ce retour cyclique, mais l’expliquaient surtout comme une intuition fondée sur l’observation.
Désormais, des chercheurs de la Northwestern University indiquent que cette idée repose sur des bases scientifiques solides.
Leur travail relie nos choix vestimentaires quotidiens à des mécanismes plus profonds du comportement humain et de la vie en société.
Transformer la mode en données
L’équipe de Northwestern a conçu une étude minutieuse pour mettre la théorie à l’épreuve. Les scientifiques ont examiné environ 37,000 images de vêtements féminins, de 1869 à aujourd’hui.
Ce vaste ensemble de données leur a permis de suivre l’évolution des silhouettes au fil du temps. Emma Zajdela a piloté l’étude et en a présenté les résultats lors du Sommet mondial de physique de l’American Physical Society à Denver.
Son analyse montre que la mode ne se limite pas à l’inspiration et à la créativité : elle obéit aussi à des régularités que l’on peut quantifier et étudier avec des méthodes scientifiques.
Mesurer des vêtements comme des chiffres
Zajdela a insisté sur le caractère inédit de l’approche. « À notre connaissance, c’est la première fois que quelqu’un a développé une base de données aussi vaste et aussi précise de mesures de mode sur plus d’un siècle », a déclaré Zajdela.
« Nous obtenons des résultats très intéressants, notamment le fait que le cycle que nous avons mis au jour dans les données (20 ans) correspond aux connaissances du secteur. Historiquement, le manque de données constituait un obstacle à une étude quantitative explicite de ce système. »
Pour analyser la mode de manière rigoureuse, l’équipe avait besoin de plus que de simples images. Les chercheurs ont rassemblé des patrons de couture issus des archives commerciales de patrons de l’University of Rhode Island, et y ont ajouté des modèles provenant des défilés.
Ils ont ensuite utilisé des outils spécifiques afin de mesurer des éléments de robe tels que l’ourlet, l’encolure et la taille. Ces caractéristiques ont été converties en valeurs chiffrées, que l’on peut suivre d’une époque à l’autre.
Grâce à cette méthode, l’étude traite la mode comme un terrain d’expérimentation, plutôt que de s’appuyer uniquement sur des impressions ou des jugements subjectifs.
Pourquoi les tendances continuent de changer
Les chercheurs ont élaboré un modèle mathématique pour comprendre la répétition des tendances. Le modèle part d’une idée simple : chacun veut se distinguer, tout en restant intégré au groupe.
Lorsqu’un style devient trop répandu, les créateurs cherchent à s’en éloigner. Mais ils ne peuvent pas non plus s’en écarter à l’excès, au risque de produire un vêtement peu pratique.
Ce compromis génère un effet de tension permanente dans la mode. Au lieu d’une progression linéaire, cette dynamique provoque des cycles qui reviennent avec le temps.
« Au fil du temps, cette volonté constante d’être différent du passé récent fait osciller les styles d’un extrême à l’autre », a expliqué Daniel Abrams, professeur à la Northwestern University.
« Le système a intrinsèquement tendance à osciller, et nous observons ces cycles dans les données. »
Autrement dit, la mode se comporte comme une vague : certains codes montent en popularité, disparaissent, puis refont surface plus tard.
Des exemples nets dans l’histoire
La longueur des jupes illustre facilement ce phénomène. Dans les années 1920, les robes de garçonne se sont raccourcies et se sont affichées plus audacieuses. Dans les années 1950, des coupes plus longues et plus sages ont repris le dessus.
Puis, à la fin des années 1960, les minijupes ont relancé les longueurs courtes. Cet aller-retour met en évidence la manière dont la mode alterne entre des extrêmes au fil des décennies.
L’étude confirme que ces variations ne sont pas dues au hasard : elles suivent un cycle récurrent d’environ 20 ans.
La mode actuelle suit une autre logique
Si les périodes plus anciennes semblaient marquées par des cycles bien visibles, la mode contemporaine présente une organisation différente. Depuis les années 1980, les tendances se sont davantage fragmentées.
Au lieu d’un modèle dominant, plusieurs esthétiques coexistent. Il n’est plus surprenant de voir, au même moment, des robes courtes, des robes longues et des longueurs intermédiaires.
Cette évolution suggère une mode plus diverse, à l’image d’une société où l’expression de l’individualité s’exerce plus librement.
Plus de choix, moins d’uniformité
« Dans le passé, il y avait deux options : des robes courtes et des robes longues », a indiqué Zajdela.
« Ces dernières années, il y a davantage d’options : des robes très courtes, des robes longueur au sol et des robes midi. On observe une augmentation de la variance au fil du temps et moins de conformité. »
Cela reflète une société qui tolère et valorise davantage les différences de style qu’autrefois.
Ce que cela révèle sur la société
Cette recherche ne se contente pas d’éclairer les mouvements de la mode. Elle donne aussi un aperçu de la manière dont les idées circulent, se transforment et se réinstallent dans la société. La mode renvoie à des ressorts humains fondamentaux, notamment le besoin d’appartenance, sans renoncer à la singularité.
Des organisations comme la Northwestern University et l’American Physical Society contribuent, par ce type de travaux, à rapprocher la science du quotidien.
Mieux comprendre ces cycles peut aider les secteurs à anticiper les tendances, et permet aussi de regarder la mode autrement.
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