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Patrimoine sensoriel : reconstituer l’odeur des corps momifiés du Musée égyptien du Caire

Jeune homme étudiant un sarcophage égyptien ancien dans un musée, observant avec curiosité.

Dans les vitrines des musées, les objets semblent souvent parler d’eux-mêmes - alors qu’une part de leur histoire nous échappe. Un aspect fréquemment négligé, voire effacé au cours de la conservation, c’est l’odeur. Et avec elle disparaissent des informations précieuses, par exemple sur la manière dont un objet a été fabriqué ou sur son usage.

Mon domaine s’appelle le patrimoine sensoriel : il s’intéresse à notre relation aux objets patrimoniaux par d’autres sens que la vue. Dans ce cadre, je mets au point des méthodes pour repérer et préserver des odeurs culturellement significatives.

J’ai, par exemple, collaboré avec la cathédrale Saint-Paul afin de recréer le parfum de sa bibliothèque, pour que les générations futures puissent aussi l’éprouver. J’ai également participé à Odeuropa, un projet financé par l’Union européenne : avec des informaticiens et des historiens, nous avons raconté l’histoire des odeurs à travers 300 ans d’histoire européenne.

Avec l’aide de parfumeurs, nous avons fait renaître des ambiances olfactives, comme celle d’Amsterdam au XVIIe siècle, entre canaux et tilleuls. Ainsi, au Museum Ulm, dans le sud de l’Allemagne, les visiteurs peuvent découvrir nos interprétations olfactives pour dix des tableaux exposés.

Mon projet le plus récent remonte bien plus loin dans le temps. L’Université de Ljubljana, en lien avec l’Université de Cracovie et le Musée égyptien du Caire, m’a sollicitée pour contribuer à une étude sur des corps momifiés. À Ljubljana, une momie conservée au musée national slovène faisait déjà l’objet de recherches, et l’équipe a été invitée à étendre ses travaux à plusieurs corps momifiés au Caire.

Les règles strictes qui encadrent l’étude de ces corps imposent de recourir à des techniques non destructrices. Parmi les approches possibles, il y a ce que l’odorat peut révéler - d’où ma présence dans ce projet dirigé par le professeur Matija Strlič et la doctorante Emma Paolin.

Nous avons étudié neuf corps momifiés au Musée égyptien : quatre étaient présentés au public, cinq se trouvaient en réserve. Ils couvrent plusieurs périodes, le plus ancien datant d’il y a 3 500 ans. Ils avaient aussi été conservés selon des méthodes différentes et stockés dans des conditions variées, ce qui offre une représentation assez fidèle des momies présentes dans les collections du monde entier.

J’ai constitué une équipe de huit « nez » experts, dont je faisais partie. Certains sont des spécialistes ayant déjà travaillé avec moi sur d’autres projets ; d’autres sont des collègues du Musée égyptien, formés à l’analyse olfactive en amont. Leur connaissance des odeurs concernées était un atout décisif pour le panel.

La recherche

Nous avons commencé par des analyses chimiques pour vérifier que ces corps pouvaient être sentis sans risque, car, au cours des décennies précédentes, des pesticides de synthèse avaient été appliqués pour assurer leur préservation. Plusieurs momies présentaient des concentrations élevées de ces substances, potentiellement cancérogènes : elles ont donc été retirées de l’étude.

Pour les neuf restantes, nous avons entrouvert leurs sarcophages afin d’y insérer de petits tubes et d’en extraire des volumes d’air. Une quantité mesurée de cet air a été recueillie dans des sacs spécifiques, ensuite transportés dans une salle éloignée des zones d’exposition, pour que les membres du panel puissent les évaluer « nez à nez ».

Nous avons aussi capté davantage d’air dans des tubes métalliques contenant un polymère destiné à piéger les composés organiques volatils. Ces échantillons ont été analysés en laboratoire à l’Université de Ljubljana. Différents protocoles ont permis d’identifier les composés présents, puis la chromatographie a séparé l’air en fractions, afin que nous puissions sentir et décrire chaque odeur individuellement.

C’était un travail particulièrement exigeant : à tour de rôle, nous nous asseyions au bout d’un dispositif muni d’une sortie appelée port olfactif. Pendant 15 à 20 minutes, on enchaîne les odeurs, en devant les décrire rapidement et en évaluer l’intensité. Le rythme peut monter jusqu’à une odeur par seconde, ce qui peut devenir accablant - d’où la nécessité d’alterner.

Nos résultats

J’étais davantage portée par l’idée de découvrir quelque chose de nouveau que par l’appréhension de sentir ces corps anciens. Pourtant, on pourrait facilement s’attendre à des effluves désagréables. Des récits d’archéologues aux films comme La Momie (1999), les corps momifiés sont souvent associés à des odeurs nauséabondes.

Or, contre toute attente, les odeurs se sont révélées plutôt agréables. Les descriptions du panel comprenaient « boisé », « floral », « sucré », « épicé », « rassis » et « résineux ». Nous avons pu mettre en évidence des ingrédients d’embaumement anciens, notamment des huiles de conifères, de l’encens, de la myrrhe et de la cannelle.

Nous avons également détecté des graisses animales dégradées employées lors de la momification ; les restes humains eux-mêmes ; ainsi que des pesticides de synthèse et des huiles anti-nuisibles d’origine végétale, inoffensives, utilisées plus récemment par le musée à des fins de conservation.

Les corps exposés en vitrine présentaient une odeur plus marquée que ceux conservés en réserve, sans toutefois atteindre l’intensité d’un parfum. Fait surprenant : l’un d’eux évoquait très nettement le thé noir. Quand on sent un corps vieux de plusieurs millénaires, on ne s’attend pas à être soudain renvoyé à sa cuisine. Les autres membres du panel ont confirmé cette note de thé, et nous avons ensuite établi que la source était probablement un composé chimique appelé caryophyllène.

Prochaines étapes

La suite consistera à reconstituer l’odeur des corps momifiés, afin que les visiteurs du Musée égyptien puissent en faire l’expérience directement. Nous réaliserons à la fois une reconstruction chimique fidèle de ce que nous avons senti, et une interprétation de l’odeur que le corps aurait probablement eue lorsqu’il était scellé dans sa tombe.

Il faudra vraisemblablement attendre 2026 pour que le public puisse les découvrir. D’ici là, d’autres musées possédant des collections d’Égypte ancienne nous contactent déjà, intéressés par l’idée d’appliquer des méthodes similaires.

Par ailleurs, avec d’autres collègues, je travaille à l’élaboration d’un catalogue d’odeurs culturellement significatives au Royaume-Uni, incluant des voitures anciennes, des plats traditionnels et d’autres bibliothèques.

J’espère que notre travail sur les corps momifiés illustre la manière dont on peut restituer une dimension supplémentaire du patrimoine. L’olfaction aide les visiteurs à développer une appréciation et une compréhension plus globales des sujets.

Et les corps momifiés fascinent tout le monde. Bientôt, il sera possible de se mettre dans la peau des archéologues qui ont découvert leurs tombes à l’origine, et qui en ont révélé les secrets au monde moderne.

Ceclia Bembibre, maîtresse de conférences en patrimoine durable, UCL

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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